Message de Jean Vanier du 1er janvier 2014 pour les 24 heures pour la paix dans le monde

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Aung San Suu Kyi disait « Le plus grand danger pour la paix, c’est la peur ».
Il y a quelques années, je suis allé dans un pays en Amérique latine. J’ai été accueilli à l’aéroport par Denis. Il m’a conduit à la capitale de ce pays et sur la route il a dit : « À gauche ce sont tous les bidonvilles de cette ville et à droite ce sont toutes les maisons riches protégées par la police et les militaires. » Puis, il ajoute « Personne ne traverse cette rue. »

Au fond, tout le monde a peur. Les riches ont peur de rencontrer ceux qui sont dans la difficulté, parfois la misère des bidonvilles. Ceux des bidonvilles ont peur de traverser la rue. La peur. La peur de quoi ? La peur de la différence ? Peut-être encore plus, la peur de perdre son identité. Parce que mon identité, c’est la meilleure, mon groupe, c’est le meilleur, ma religion, c’est la meilleure. Je sais que je suis dans le groupe le meilleur. Ma culture me donne une sécurité, me donne une identité. Comment rencontrer l’autre quand les gens riches savent que leur identité de riche est la meilleure ? Et puis, ceux qui sont dans la rue ou dans les bidonvilles, ils ont leur identité aussi. Les riches, c’est un autre monde. Ils ont peur aussi de perdre leur identité. Perdre son identité. Perdre son identité pour rencontrer l’autre. Pas parce que je suis meilleur que toi et que je vais te convertir, mais je te rencontre parce que tu es une personne.

La paix vient si l’on peut rencontrer l’autre qui est différent. Dans nos communautés de l’Arche, nous avons accueilli des personnes différentes, différentes à cause de leurs handicaps, à cause peut-être de leur religion, mais elles sont différentes. La grande question des personnes que nous accueillons, qui sont des personnes ayant une déficience intellectuelle, c’est qu’elles ont été humiliées. L’humiliation, c’est le sentiment que personne ne veut de moi, que je ne suis pas aimé. Alors, toute la question quand on accueille quelqu’un, c’est de l’aider à découvrir qu’il est plus beau qu’il ne l’imagine, qu’il est quelqu’un, qu’il est une personne. Derrière tes handicaps, derrière tes difficultés, il y a toi.

On a accueilli Pauline, il y a quelques années. Pauline était une femme hémiplégique; un bras paralysé, une jambe paralysée, épileptique et diabétique. Ce qui la caractérisait c’était sa violence: elle hurlait, elle criait, elle cassait tout. Mais elle ne pouvait pas frapper quelqu’un à cause de son handicap car elle serait tombée. Le psychiatre nous a beaucoup aidés. La violence, c’est un langage. Elle est en train de crier : est-ce qu’il y a quelqu’un qui m’accepte comme je suis ? Elle avait vécu quarante ans d’humiliation. Elle n’était pas bien vue dans sa famille, ils voulaient une belle enfant. Elle était méprisée à l’école, on s’est moqué d’elle dans la rue. Et puis elle avait une jalousie de ses sœurs, qui avaient de beaux enfants alors qu’elle n’en avait pas. Donc, il y avait une sorte de colère et son cri : « Est-ce qu’il y a quelqu’un qui me regarde comme une personne ? ».

À l’Arche, il s’agit de vivre pour la paix. On accueille la différence de l’autre, qui est différent de notre culture peut-être, de notre religion, différent de toute façon à cause de ses handicaps. On t’accueille parce que tu es toi. Tu es une personne. Derrière ta violence, derrière tes handicaps, il y a ton coeur de femme.

La paix, c’est de rencontrer Pauline. C’est de la rencontrer comme une personne, de lui révéler qu’elle a une valeur. Ce qui fait la pédagogie de l’Arche, c’est simplement de dire: je suis content de vivre avec toi parce que tu es belle, tu es importante, tu as une valeur. Mais quarante ans, parce que Pauline est arrivée à l’âge de quarante ans, quarante ans d’humiliation, c’est long. Elle avait développé une colère contre elle-même, une haine d’elle-même, une haine pour son corps, et l’on comprend.

Être un homme ou une femme de paix, c’est accueillir la différence, parce que derrière ta culture, derrière tes handicaps, derrière ta violence, il y a ton coeur, ton coeur de femme que l’on rencontre. Mais ça demande de changer, de ne pas se sentir supérieur. Des assistants peuvent venir à l’Arche dans un désir de faire du bien, parce qu’ils sont supérieurs. Ils sont d’une culture et la culture de nos pays riches c’est toujours d’être le meilleur, un succès personnel, d’aller plus loin, plus haut, plus d’argent, l’efficacité, la rapidité, et de prouver que je suis le meilleur.

Mais pour rencontrer Pauline, il faut accueillir son don. C’est se retrouver comme personne. Être un homme et une femme de paix, c’est accepter de perdre des éléments de la culture où on se sent en sécurité. Ça ne veut pas dire que je perds ma culture, mais ma culture n’est plus alors une prison où je m’enferme, c’est une fontaine. C’est une construction de ma personnalité pour que je m’ouvre à l’autre. C’est vrai, je suis moi avec ma culture, mais être ouvert à la culture de l’autre, ça veut dire l’humilité, ça veut dire accepter de perdre certaines choses, de perdre une certaine supériorité. C’est de découvrir qu’on est tous des êtres humains, avec nos fragilités, avec nos pauvretés, avec notre petitesse. On peut avoir des cultures différentes, des capacités différentes, mais fondamentalement nous sommes tous des êtres humains nés dans la faiblesse et nous allons mourir dans la faiblesse. Entre-temps, devenir responsable, et puis devenir plus fragile.

L’essentiel pour être des personnes de paix, pour être des artisans de paix, c’est de découvrir que je ne suis pas mieux que toi, je suis seulement moi. Et la grande chose à découvrir c’est que je fais partie de la grande famille humaine. Et c’est ça la paix, reconnaitre que plus profond que d’appartenir à ma culture, j’appartiens à la famille de l’être humain.

Accueillir Pauline, c’est reconnaître qu’elle est une personne et une personne importante. La paix, c’est que je n’ai plus peur de toi, je n’ai plus peur de ne pas être le meilleur, de devoir être le meilleur et d’avoir du succès personnel. C’est simplement être moi-même pour te rencontrer. Être un artisan de paix, c’est travailler à rencontrer l’autre, peut-être celui dans la rue, peut-être des gens de cultures différentes, peut-être même à l’intérieur de nos familles. Être un artisan de paix, c’est savoir pardonner car trop de personnes ont été blessées parce qu’elles sont meurtries pour une raison ou une autre. Alors, le pardon c’est un vrai outil pour la paix, c’est ouvrir ses bras à celui que j’ai blessé ou qui m’a blessé, et que je vois quelque part comme un ennemi. La paix c’est accueillir l’autre parce que tu es mon frère, tu es ma sœur remplie d’humanité.

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